
Publié le 19 octobre 2026. Cet article retrace l'histoire vraie racontée par le documentaire « Can I Follow You Home ? » de TV Tokyo ; toutes les citations viennent du film, traduites du japonais. Les images sont des illustrations générées par IA.
Shinkoiwa, dans l'est de Tokyo, une nuit d'il y a environ deux ans. Les rames se sont arrêtées depuis des heures. Sur le trottoir, un homme de 57 ans en costume sombre sort d'un izakaya, titubant, la voix cassée par le saké et les éclats de rire. Une équipe de télévision l'aborde avec la proposition la plus étrange de la télévision japonaise : on paie votre taxi, à une seule condition, nous suivre jusqu'à votre porte. Il accepte en riant, sans une seconde d'hésitation.

Avant le taxi, il exige un détour par son bar à soba favori, « le meilleur de la ville », et y commande un « ten nuki », spécialité des gens du vieux Tokyo : une soba aux beignets de tempura servie sans les nouilles, qu'on laisse tremper dans le bouillon jusqu'à ce qu'elle s'effondre. « Tout le monde me dit : commande juste une assiette de tempura ! Non ! Ce n'est pas la même chose ! » L'équipe rigole. Rien, encore, ne laisse deviner ce qui attend les caméras au bout de la rue.
Ce petit rituel est celui de « Can I Follow You Home ? » (家、ついて行ってイイですか?), le documentaire entièrement improvisé de TV Tokyo diffusé depuis le 6 janvier 2014 : la production règle la course aux noctambules qui ont raté le dernier train, puis franchit leur porte et recueille l'histoire de leur vie. Devenu une institution avec plus de 440 numéros, un accès au prime time en 2016 et plusieurs des plus grands prix de la télévision nippone, le programme repose sur une conviction simple : tout le monde paraît ordinaire, jusqu'à ce qu'on entre chez lui. (Source : Wikipédia, ja.wikipedia.org, 19 octobre 2026, voir la source)
(Vidéo : l'épisode de Johnny, publié le 13 octobre 2026 sur la chaîne YouTube officielle du programme.)
La porte s'ouvre sur un cabinet dentaire
Ce soir, il n'y aura pas d'appartement au bout du trajet. L'homme s'appelle Hiroshi Sakamoto, dit « Johnny ». Avec sa carrure et son visage dur, il prévient qu'on le prend volontiers pour un yakuza, mais « malgré cette gueule, je suis dentiste ». La caméra avoue son incrédulité. Puis la porte s'ouvre sur Yotsugi, le quartier de son enfance, et sur le choc du film : pas d'appartement, son ancien cabinet dentaire, le Sakamoto Dental Clinic, qu'il loue encore et où il dort désormais, au milieu des cartons. Un fauteuil encore fonctionnel, des radiographies, des modèles de dents. 27 ans de pratique à démonter, 10 employés au plus fort de l'aventure, 2 à la fin, environ 60 patients par jour, et 55 millions de yens d'équipement accumulé. Les dossiers médicaux, eux, ont été déchiquetés : la clinique a fermé fin mai. (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)

« Personne ne me suivait »
Pourquoi la médecine ? « Je voulais être utile aux gens. Sauver des vies. C'était ma seule motivation. » Il rêvait d'être médecin, il deviendra dentiste, et il fera des visites à domicile aux anciens qui ne pouvaient plus marcher jusqu'à lui, « sans que ce soit pour l'argent », précise celui qui garde leurs remerciements comme d'autres gardent des médailles. Puis l'ambition dérape : ouvrir des cliniques « aussi vite qu'on ouvre des supérettes », agrandir, toujours agrandir. Et l'aveu, terrible, tombé entre deux verres : « J'ai grimpé la montagne en sprintant. Passée la moitié de la pente, je me suis retourné. Personne ne me suivait. »
Sa femme d'alors lui a dit la phrase que le film grave au fer rouge : « Cette ambition était la tienne, pas la nôtre. Nous voulions juste une vie normale. Tu voulais bâtir un empire, ce n'était pas mon rêve. » Le divorce arrive. Johnny a 35 ans, et trois enfants qui atterrissent dans ses bras : Haruka, Ayaka et Taiki, du CE2 à la sixième.
Il les élèvera seul, cabinet ouvert jusqu'à 21 heures, repas cuisinés d'avance (« réchauffez et mangez »), lessives de vêtements de sport et tabliers de cantine compris, et plus tard présence à toutes les fêtes de l'école, sans exception. Le passage le plus drôle et le plus triste du film tient en une phrase : « Une mère qui boit en nourrissant ses enfants, on la juge. Un père qui le fait, on le félicite. » Né à Yotsugi, porteur de mikoshi dans les festivals du quartier, il dit avoir tout compris à ce tournant de son existence : « Ce qui compte le plus dans une vie, ce sont les enfants, la famille. C'est la seule chose qui compte. » (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
« Un an au pire, trois ans au mieux »
À 52 ans, le verdict tombe : une cirrhose du foie déjà en train de se changer en cancer. « Un an au pire. Trois ans au mieux. » Les trois ans sont depuis longtemps dépassés, et Johnny en rit : « On m'avait donné trois ans au maximum. Ça fait déjà cinq que je suis là ! »
C'est ce compte à rebours qui décide de tout. Il ferme la clinique, rend son appartement, vide sa vie professionnelle carton par carton et prend la décision qui donne au film son titre anglais fracassant : partir finir sa vie à Okinawa, parce que c'est à lui, et à personne d'autre, de choisir comment se termine l'histoire. « Le ciel bleu, l'océan immense, les gros nuages. Je me suis dit : je veux vivre à Okinawa. Et pauvre fou que je suis, j'y vais. » Sa devise, hurlée en riant dans la nuit de Tokyo, revient comme un refrain : « Tais toi ! Fiche moi la paix ! C'est ma vie ! » Et plus doucement, en rangeant 27 ans de souvenirs : « Bien sûr que ça me serre le cœur. Chaque objet ici est un souvenir. Mais tout le monde a été bon avec moi, où que j'aille. Je ne connais que la gratitude. Je suis un pur Edokko : on ne fait jamais les choses à moitié. » (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
« Je fais ce que je veux. Je suis totalement libre. »
Deux mois plus tard, l'équipe le retrouve sur une plage d'Okinawa, méconnaissable, détendu, presque léger. « Je me sens libéré. » Il confie son nouveau rêve : quitter définitivement la dentisterie pour devenir pêcheur. Puis le sourire se fige, et le film bascule. Quelques jours plus tôt : vertiges, ambulance, une semaine à l'hôpital. Une encéphalopathie hépatique. « On m'a dit que je pouvais mourir pendant mon séjour. Mes chances de passer l'année : 30 à 40 %. C'était vraiment misérable. »
De retour chez lui, il a écouté les reproches de ses enfants, et il a arrêté l'alcool du jour au lendemain. Bière sans alcool, lait de soja, et une nouvelle obsession culinaire, le mozuku de la mer, mangé froid à la sauce tsuyu, « comme des nouilles de l'océan ». La caméra le trouve rayonnant : « Je fais ce que je veux maintenant. Je suis totalement libre. » Et c'est là qu'elle découvre, dans son téléphone, la liste.
La liste pour avant de mourir
Une ancienne, jetée sans regret. Une nouvelle, écrite après l'hôpital, ligne après ligne :
- Emmener ses petits enfants profiter de la mer d'Okinawa
- Les emmener faire de la luge à la montagne
- Refaire le festival des mikoshi de Haneda avec les amis de toujours, « le 26 juillet, si je suis encore en vie »
- Et une quatrième ligne, celle qu'il n'arrive pas à lire à voix haute : « M'excuser auprès de Haruka, Ayaka et Taiki. »
Dans le même téléphone, il y a la lettre. Il la montre, la caméra s'approche, lui détourne les yeux : « Je ne sais pas s'ils la liront un jour. Je ne le leur ai jamais dit. » Puis il laisse lire : « À Haruka : tu étais l'aînée, celle qui s'occupait des autres. Papa n'avait que deux mains, et il les tenait tendues vers ta petite sœur et ton petit frère. J'aurais voulu tenir la tienne aussi. Pardon. À Ayaka : pardon de t'avoir infligé papa au pire moment de ton adolescence. À Taiki : tu étais un garçon intelligent, sans peur, si tendre, et parce que tu étais un garçon, j'ai été trop dur. Haruka, Ayaka, Taiki : je suis désolé. »
Sa fille a résumé, face caméra, l'esprit de cette famille : « J'aimerais encore moins le voir se restreindre et traîner une vie morose. Une vie joyeuse vaut mieux qu'une vie malheureuse. Comme père, comme enfants, on pense exactement pareil. » (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
Pêcheur à Itoman, le bateau aux prénoms de ses petits enfants
Le film le retrouvera encore, environ un an plus tard, dans la ville de pêcheurs d'Itoman, au sud d'Okinawa. Johnny s'était offert son bateau, et un immense fanion de bonne pêche, un tairyo bata, à son nom : le « Kaiyu maru », né de la fusion des prénoms de Kaito et Yuna, ses petits enfants. Les pêcheurs d'Itoman, réputés durs et traditionalistes, l'ont adopté : « C'est son charme, ou sa nature profonde, mais tout le monde l'a traité avec chaleur. »
Restait un rêve inabouti, le dernier : soigner les habitants d'Aguni, une petite île sans aucun dentiste, où les personnes âgées réservent un billet d'avion deux semaines à l'avance pour faire ajuster un dentier. « Même pour un court séjour, rien que des retouches de prothèses, j'aurais pu le faire pour eux. J'aurais tellement voulu les aider. » (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
Le 15 juillet 2026
Deux jours avant les retrouvailles promises avec l'équipe, un message de sa fille tombe : son père ne peut plus être filmé. Le 15 juillet 2026, Hiroshi Sakamoto s'éteint à 59 ans. Revenu à Tokyo depuis mars, soigné à domicile, il ne sortait plus seul. Face au choix ultime, sa famille a tranché : « Passer ses derniers moments avec ses enfants et ses petits enfants, tous ensemble, était la plus belle fin possible. »
Dans sa dernière chambre, ses meilleurs amis du collège de Yotsugi s'étaient rassemblés, appelant « Hiroshi ! Hiroshi ! », comme au retour des festivals. Au moment exact de son dernier souffle, ses trois enfants l'ont accompagné, ensemble. Ses derniers mots ? Une plaisanterie de parieur, évidemment : « Pour la course de bateaux, mise sur toutes les combinaisons, troisième place ! » Et sa fille raconte son visage : « À la toute fin, papa avait la plus belle expression du monde. Il souriait. L'amorce d'un sourire, l'air d'être sur le point de rire. Son amour nous est entièrement parvenu. » Elle ajoute : « Même quand la vie fait mal, il me suffit d'imaginer son visage pour me sentir capable de tout surmonter. »
Elle se souvient surtout d'une fenêtre d'hôpital, au creux de la pandémie, quand elle venait d'accoucher et que personne n'avait le droit d'entrer. En bas, sur le trottoir, son père se tenait debout et agitait les bras pour saluer sa petite fille et le bébé. « J'ai l'impression qu'il m'a toujours soutenue. Et encore aujourd'hui, c'est comme s'il était juste reparti à Okinawa pour quelque temps. » (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
Ce que ce film laisse aux vivants
Près de 650 000 vues en six jours, et des commentaires en japonais, en anglais, en espagnol, en arabe : le film frappe parce qu'il dit des choses universelles. Que l'orgueil isole. Que les ambitions qu'on impose aux siens se paient au prix fort. Qu'il n'est jamais trop tard, puisqu'une liste peut encore être réécrite. Dans l'entretien final, sa fille tient d'ailleurs la phrase la plus forte du film, celle qui répond à la quatrième ligne de la liste de son père : « Il n'avait strictement rien à se faire pardonner. »
Un mot sur le titre anglais de l'épisode, « Ending His Life on His Own Terms », de quoi inquiéter au premier regard. Précisons donc ce que le film montre vraiment : Johnny n'a pas mis fin à ses jours. Il est mort de sa maladie, chez lui, entouré des siens. Ce qu'il a choisi, jusqu'au dernier matin, c'est la manière de vivre sa dernière page : la mer plutôt que le cabinet, les petits enfants plutôt que les statistiques, les mikoshi plutôt que la fatalité.
C'est sans doute ce qui parle tant aux lecteurs amoureux du Japon : ce documentaire montre un Japon que les guides ignorent, celui des noctambules du dernier train, des pères qui cuisinent en cachette, des îles sans médecin, et d'un homme ordinaire devenu, par la grâce d'une caméra, une leçon de courage doux. Si cette histoire fait écho à une épreuve personnelle, sachez qu'en France le 3114, numéro national d'écoute et de prévention du suicide, répond gratuitement 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. (Source : YouTube, youtu.be, 19 octobre 2026, voir la source)
Sources
- (Source : YouTube, youtu.be, 13 octobre 2026, voir la source)
- (Source : Wikipédia, ja.wikipedia.org, 19 octobre 2026, voir la source)


